Mode, déco, resto, loisirs, sur les réseaux tout finit par s’uniformiser. Tout le monde porte le même jean léopard assorti d’un top rouge. Tout le monde décide d’accrocher des gris-gris à son sac. Les microtrends s’enchaînent, comme des pulsions. Tout est contrôlé, calibré, marchandisé. Dans mon métier de styliste, je prône l’ouverture d’esprit, la créativité, l’inclusivité, la mode consciente et raisonnée. Pourquoi mon feed sur les réseaux sociaux en était-il si loin ? Parce qu’en matière de style, ce que l’on appelle «influence» est en grande partie de la publicité, plus ou moins conscientisée. Une publicité dont la pérennité s’appuie sur la création de besoins et la pulsion d’achat là où il n’y en a pas. Résultat : on cherche notre style et on nous vend des complexes à combler, par des outfits à répliquer. Une fois passé le shoot de dopamine du shopping, la sensation de vide revient. Un tour sur les réseaux, une nouvelle «inspiration» et on remet une pièce dans la machine de la surconsommation. C’est l’histoire sans fin.
Pour sortir de cette boucle, il faut se souvenir d’une chose toute simple : nous avons le choix. Nous likons et nous suivons de notre plein gré : nous pouvons décider de ce que nous voyons. Ensuite, j’ai envie d’interroger la notion de style : de quoi s’agit-il exactement ? Comment ça se construit ? Et la clé est là. Le style, c’est intime, c’est culturel, c’est créatif. Etre stylé, c’est être pleinement soi – un soi libre qui peut être bizarre, sage, nostalgique, futuriste, multiple… Avoir du style, c’est choisir ses vêtements et les porter vraiment, les aimer, les user, vivre dedans. Mon style c’est mon histoire. Il se nourrit de temps, de passions, d’imaginaire. Le polo de rugby, comme celui que mon père a porté toute ma jeunesse. Les rayures colorées des parasols italiens. Les boots de bateaux que ma mère me nouait en bracelets. Les couleurs saturées des films de Wes Anderson ou de Pedro Almodovar. La nature des dessins botaniques et des peintures de Hockney tatouées sur mon bras. Les bijoux précieux d’une grand-mère un peu guindée. Le style, ce n’est pas le dressing parfait. Et ce n’est même pas de la consommation. C’est de l’art : l’art de se connaître, de s’exprimer, de savoir ce qui nous constitue et ce qui nous fait vibrer.
J’ai fait table rase de mes abonnements, comme on se débarrasse de vieilles amitiés toxiques. Maintenant, j’assume le like comme geste politique, féministe et écologique. Mon feed est devenu mon manifeste ! Je veux y voir des gens plus lents, moins conformes. Des «outfit repeaters» qui dénichent leurs vêtements et qui les gardent pour la vie. Des personnalités singulières, riches de leur histoire, de leur complexité. Des rides, des aspérités, des corps vieux, des corps non contraints, des corps aimés. Des associations de couleurs libres, des vêtements qui se foutent de nous mettre en valeur, des silhouettes qui m’interrogent. Je veux du beau qui n’a rien à me vendre – et il y en a, plein, partout, même sur les réseaux. Du style, du vrai. Pour le voir, il suffit de le décider.
2025-05-23T03:00:52Z